Inde, acte 1 !

Nous étions prévenu, l’Inde en vélo, c’est du costaud ! Et dire que nous avons tant hésité à mener nos guidons dans le foisonnement de cette civilisation aussi vieille que l’humanité. Quelle ignorance ! Mais nous avons survécu, l’expression n’est pas trop forte, à ce raz-de-marée indien dans la dernière ligne droite de ce voyage. Il a fallu enjamber un fossé culturel gigantesque et quotidien. Mais ne voyage t-on pas pour le vivre, ce grand saut culturel ? La suite en images et en quelques lignes…

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Nous avons décidé de ne pas traverser l’Afghanistan en vélo. Quel dommage… Le trafic de l’opium y alimente une guerre sans fin. Le Pakistan ne nous accorde pas de visa, sauf si nous le demandons physiquement dans notre pays, en France. Il y a quelques bateaux se risquant en mer d’Arabie. Le prix de la traversée est exorbitant, la piraterie est fréquente. Nous n’aimons pas prendre l’avion mais nous voulons achever ce voyage en Asie. Nous atterrissons après deux heures de vol dans la capitale de l’Inde. Voilà pour l’intro. Jusque-là tout semble logique.

L’invraisemblance commence à partir des deux points suivants : New Delhi. Nous ne sommes pas suicidaires. Pourtant, nos déambulations sur les boulevards grouillants de Delhi ressemblent fort à un suicide à deux roues. Jamais vu un bordel pareil ! Il n’y a absolument aucune logique dans la façon de conduire d’un indien. Tout est possible, tout est permis. La ville tentaculaire enchevêtre ses échangeurs, ses ponts, tunnels, avenues, ruelles, et autres coupe-gorges dans un tel bazar, un tel fatras que tous nos concepts liés à la circulation routière s’effondrent immédiatement, inexorablement. Après cela, jamais, Ô grand jamais, nous ne dirons plus qu’un parisien conduit mal.

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Nous n’avons pas vu ni aperçu l’ancienne ville de Delhi ni sa petite sœur New Delhi. Nous devons être honnêtes : nous avons eu peur. Effrayés par le chaos de la circulation, intoxiqués par une pollution qui prend à la gorge et provoque toux sèches et migraines nocturnes, repoussés par la masse écrasante des dangers à éviter dans la « visite » de la ville. Refus d’obstacle, pur et simple. Que Vishnou nous pardonne…

Alors il faut se trouver un but, une vision. Agra et son mausolée à la renommée mondiale est notre objectif pour cette première semaine en Inde, à travers les platitudes de l’Uttar Pradesh. Encore faut-il débusquer un endroit pour dormir. Après moultes demandes, il semble que nos vélos soient considérés comme objets impurs et inaptes à dormir en notre compagnie dans une chambre d’hôtel, si miteuse soit-elle. Nous devons nous résigner, pour cette première nuit, à nous cacher dans un parc de sangliers dans la banlieue crasseuse de New-Delhi. Sob bratrii, bonne nuit !

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Début de l’acte 2 : sortir de la ville. Nous perçons par un tronçons de voie rapide en direction de Faridabad. Soudain, un motard fou surgit à contresens sur autoroute. Puis une voiture, un camion et une nuée de scooter. Thib’ se jette dans le fossé. Les passants éclatent de rire. Quand on vous parlait de fossé culturel… Ici, il peut être mortel. Oui, il est tout à fait normal de circuler à contresens sur n’importe route en Inde. Il faut s’attendre à tout moment à faire face à un monstre de 40 tonnes klaxonnant dans un nuage de poussière. Deux solutions. La première, s’en tenir à sa place et se faire percuter. La deuxième, s’écarter au plus vite et laisser libre le passage. Nous apprenons rapidement que l’organisation de la société en castes se reproduit également sur la route. Et nous, pauvres cyclistes, nous sommes tout en bas de l’échelle routière. Nous devons le respect aux motos, qui le doivent aux voitures, qui le doivent au bus, qui le doivent aux Tata. Tata ? Énorme camion surchargé, dénué de frein, s’arrogeant le titre suprême de « Road King ». Qu’un Tata s’approche, hurlant du respect que tous lui doivent puisqu’il est le plus gros tous les véhicules s’écartent, bon gré mal gré. Par exemple, si un motard vous coupe la route sans honte, si vous êtes en vélo, c’est vous le fautif. Seuls les piétons daignent parfois nous céder la place. Quand vous avez compris tout ça, dites vous que la présence d’une seule vache, sacrée dans tout le pays, remet tous les conducteurs à leur place. Priorité absolue aux bovidés. Hallucinant. Deuxième choc culturel. Les policiers, oisifs, ne bougent pas d’un poil. Consternant. A bon entendeur…

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Jour 3 : nous sommes toujours en vie. Nous tentons vainement d’emprunter les routes moins empruntées mais l’axe Delhi-Agra, toujours bondé, est quasi incontournable. Peut-on voyager en vélo en Inde sans rétroviseur ? Par tous les dieux du panthéon hindouiste, non ! L’oreille ne suffit pas, il faut voir derrière, anticiper, imaginer ce qu’il peut se tramer dans la tête du conducteur d’en face.

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La folie nous guette et c’est au bord de la crise de nerfs que nous tombons, complètement par hasard, sur un mini-concert en l’honneur de Krishna. Autant vous l’avouer tout de suite, nous n’avons pas compris le lien avec les vaches mais il semble que l’animal est l’objet d’un culte qui nous échappe définitivement. Une dame élégante nous place à deux pas de l’enceinte, histoire de s’assurer que nous entendons bien la musique. Nous avons perdu quelques dixièmes d’audition en dix minutes. Allez, va pour Krishna ! On nous gratifie d’un joli collier de fleurs oranges, on rit autour de nous, on prie, on chante, on danse dans de superbes sari de couleurs vives. Nous sommes éberlués par tant de dévotions mêlée à tant d’agitation. Une grande générosité anime ces gens puisqu’ils nous invitent à la maison pour la dégustation d’un repas pimenté en compagnie d’un prêtre hindouiste, un brahman. Un grand honneur nous est fait. Nous sommes dans nos petits souliers. Ni plus ni moins qu’une rencontre entre Terriens.

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Vingt bornes plus loin, nous sommes conviés à visiter un hôpital. Là, nous nous demandons bien comment nous allons nous en sortir. Diantre, il s’agit d’un hôpital pour vaches ! Bloc opératoire, stabule post-opératoire, musique d’ambiance, soigneurs et vétérinaires de garde 24h/24, tout est fait pour la santé de ses dames. Nous découvrons comment les ruminants sont bichonnés. Prothèses, ablations de cornes cancéreuses, greffes de peau, etc… Bien que les vaches soient sacrées en Inde, elles sont souvent percutées par les véhicules à qui nul ne reprochera de n’avoir pas anticiper l’arrivée de Milka dans une carrefour. Et s’il ne s’agissait que de vaches… Quelle leçon de vie nous recevons encore une fois. Ces animaux blessés sont soignés et considérés comme des êtres vivants à part entière et non seulement comme de possibles steaks sur quatre pattes. Devant tous ces efforts consentis pour la continuation de la vie animale, nous ne pouvons restés muets. Nous disons bravo ! Nous dormons dans une chambre de l’institution et le lendemain, nous confions à Rahul, notre bienfaiteur en ces lieux, que nous ne sommes pas habituellement végétariens mais que cette visite influe sur notre trajectoire alimentaire. L’Inde commence à nous changer de l’intérieur et concrètement.

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Une journée harassante de 110 kilomètres nous sépare encore d’Agra et du trésor qu’elle recèle. Fumées d’échappement, montagnes de déchets, misère rampante, hôtels luxueux, toute la palette du possible se déploie devant nos yeux. Nous sommes choqués par la possibilité d’embrasser dans un même champ de vision une jeune fille collecter les bouses à mains nues et des berlines impeccables des plus hautes castes de la société. Et rien ne bouge. Quand on naît intouchable, on le reste à vie, résultat d’une condamnation pour une faute commise dans une vie antérieure. Pourtant, nous ne nous sentons pas mal à l’aise dans ce bas-monde, sale et puant souvent mais surprenant de vie aussi.

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La vigueur de la jeunesse qui croit, la sagesse de la vieillesse qui sait.Que de couleurs, de sonorités changeantes, de regards pénétrants. On peut détester l’Inde mais on ne peut pas y rester indifférent. On s’y faufile plus qu’on s’y déplace. On s’y fraie un passage. On n’échappe pas aux effluves de merde, aux fragrances d’épices les plus délicates. C’est brut, c’est fort. Ça prend aux tripes. On découvre ces visages francs qui interrogent, ces gens qui s’attroupent par dizaine instantanément autour de nous sitôt posé un pied à terre, cette curiosité pathologique qui nous suit partout. Nous avons aimé ce tronçon indien car il est certes bondé mais tellement authentique, tellement éloigné de nos repères occidentaux. Décapant !

Enfin Agra. C’est ici, au milieu d’un vacarme assourdissants que se trouve un joyaux de l’architecture islamique indienne, le célèbre Taj Mahal, « le palais de la couronne ». Se lancer dans une description de ce grandiose édifice relève de l’inconscience. Nous sommes restés, malgré la foule et ses habitudes creuses, de longs moments à observer la splendeur de l’édifice, entouré de jardins non moins beaux. Saisis par la blancheur des lignes, par la finesse des courbes, par la pureté du marbre. Le bâtiment en lui-même est tellement lourd qu’il s’enfonce dans le sol limoneux chaque année ! Deux tombes, assez simples, sont au centre de la construction. L’empereur moghol Shah-Jahân le fit construire pour son épouse disparue Mumtaz Mahaal,en guise de mausolée. Que ne ferait-on pas par amour d’une reine ? Magistral.

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Nous (re)prenons quelques forces à Agra avant de nous lancer dans une semaine de vélo dans les campagnes brumeuses de la plaine gangétique. Désormais, nous nous sentons mieux armés pour appréhender la circulation routière, la curiosité et les tracasseries que présentent un voyage à vélo dans le cœur bouillant de l’Inde. En avant ! Nous prenons la route d’Etah pour trouver un pont où franchir le grand fleuve du pays, le fleuve-dieu providentiel des hindous, le Gange.

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En chemin, nous rencontrons ces femmes qui reviennent des champs avec d’énormes paniers sur la tête. Nous discutons avec ces gamins stupéfiés par la présence de pignons sur nos montures. Des vélos à plusieurs vitesses, quel miracle…

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Nous rencontrons également une famille à qui nous demandons simplement de l’eau pour passer la nuit et qui nous accueillera jusqu’au lendemain sans avoir besoin de nous questionner. Un thé au lait, une couverture, une bolée de riz et du piment. Le père est entrain de construire un mur, les enfants reviennent de l’école, la mère s’occupe de tout le reste. Si en Inde, les rues sont souvent immondes, l’intérieur des maisons est souvent d’une propreté étonnante. On mangerai sur le sol. C’est d’ailleurs ce qu’on fait ! Eau du puit et chapatis au feu de bois agrémentent l’habituel basmati aux épices. Nous remercions cette humble famille qui nous a ouvert ses portes avec tant de simplicité et d’hospitalité. Nous avons la conviction que recevoir l’étranger de passage est toujours la marque d’une grande civilisation, qu’importe où elle se trouve sur le globe. L’Inde n’échappe pas à cette pensée.

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Nous avons trouvé un pont sur le Gange. Par un chemin de traverse, dans un brouillard à couper au couteau et sans trop risquer nos vies dans un trafic routier inconcevable. Nous pédalons maintenant dans les rizières vertes. Les pompes à eau pétaradent dans les champs de cannes à sucre et le panache des briqueteries signalent, de loin en loin, notre arrivée prochaine dans une nouvelle ville. Nous commençons à coincer niveau nourriture. Marre de la friture ! Nous passons aux nouilles mais ce n’est pas moins roboratif. Nous assistons à des matchs de cricket endiablés entre adolescents qui ne nous voient même pas tant ils sont aspirés par le jeu.

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Nous rencontrons un vendeur de pizza qui nous emmène d’emblée dans un étrange questionnement :

– Êtes-vous mariés ? Faites-vous chambre commune ? Vos parents vous ont-ils choisi ?

– Si nos parents nous ont choisi ?!… Euh, non. Nous sommes en couple mais nous n’avons pas besoin de mariage pour nous aimer. Et puis oui, on fait tente commune.

Ses question sont légitimes. En Inde, on se marie souvent avec une fille choisie dans la même caste, même si cela évolue. La mariée doit apporter à son mari une dot. On sera toujours heureux d’enfanter un garçon plutôt qu’une fille, car la famille de la mariée doit payer une somme en échange du mariage de leur fille. D’où le nombre d’avortements sélectifs en fonction du sexe de l’enfant à naître. Paradoxe révoltant dans un pays qui se fait l’ardent défenseur du respect de la vie (…). Officiellement interdite, cette pratique reste répandue et il faudra des générations de combat contre le patriarcat pour la faire totalement disparaître.

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Nous approchons maintenant la frontière népalaise. Avant la douane, un petit problème se pose devant nous. Le problème à quatre pattes, ressemble à une énorme panthère jaune et vit dans les forêts pluviales qui bordent l’Himalaya. Vous voyez à quel genre d’animal nous pensons ? Du tigre, tout simplement. Il y a environ 4000 tigres en liberté actuellement dan le pays. Le nombre croît graduellement même si le gros chat a failli disparaître au siècle dernier. L’ennui, c’est qu’un parc national jouxte la frontière du pays voisin. Nous envisageons un temps de nous détourner pour éviter la grosse bête. Finalement , nous nous présentons aux portes du parc et surprise, le gardien nous indique que si nous restons sur la route, il n’y a pas de problème avec les tigres, ni les éléphants, ni les rhinocéros, vivant eux aussi dans le parc national de Dhuddwa. Rassurant…

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Peut-être est-ce le jour où nous avons pédalé le plus vite depuis que nous sommes en Inde. Il aurait fallu nous payer pour nous faire poser pied à terre. Que le vent agite les feuilles d’un buisson chétif et nous voici transpercés par la crainte de voir Shere Khan nous dévorer. Terrifiant. Nous avons foncer, nous avons roulé le plus vite possible, nous avons été si heureux de croiser quelques voitures sur cette route en mauvaise état. Enfin un village, nous sommes sauvés ! Dans le mystère des forêts profondes déjà dominées par les premiers contreforts de l’Himalaya, nous avons ressenti le grand frisson d’un Moogli sautillant de liane en liane dans les pages du livre de la jungle. Nous sommes à la frontière népalaise. De nombreux petits singes voltigeurs se faufilent entre les remorques des camions de riz pour y voler du grain. Les conducteurs sont sans cesse à l’affût de ces petits voleurs. Nous trouvons une case en bambou en guise de poste frontière indien. Le douanier, fort aimable et anglophone, nous confie que nous sommes les premiers depuis longtemps à nous risquer en vélo dans cette zone habitée par le tigre. Nous ravalons immédiatement notre salive. Nous traversons le pont et entamons une nouvelle histoire intitulée 2 Caps en Guidons au Népal. L’aventure continue…

« Soyez votre propre lanterne ! »

Bouddha.

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4 réflexions sur “Inde, acte 1 !

  1. Oui, quel plaisir de lire votre article illustré par ces photos du quotidien !! On est très loin du notre …. Chacun son monde sur notre planète terre. A bientôt pour la suite népalaise !

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  2. On a flippé a la lecture de ce récit.Merci pour ces impressions très bien décrites.Ici, notre affaire de limitation à 80km/h paraît bien dérisoire en comparaison des conditions de circulation de l ‘Inde.
    Bravo pour votre courage, bravo pour votre goût de l aventure.
    Nous nous demandons déjà ce que sera la platitude de vos aventures lorsque vous serez de retour au pays. Allez ,en attendant profitez, vivez, observez, apprenez, visitez, absorbez, et vivez pleinement ce voyage.

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  3. Que dire de ce magnifique film que je vois de voir au travers de votre récit. On a tous lu des aventures fantastiques dans notre vie avec des personnes hautes en couleur. Vous êtes mes héros. Que de bravoure et de soif de découvrir. J’aime votre manière à tous les deux de nous ennemer au bout du monde et de nous faire sentir les réalités de la vie. Ce pays est magnifique mais dangereux pour qui ne sait pas garder sa place. Je vous embrasse tous les deux mes héros, désolé de ne pas vous répondre plus vite mais mon voyage a moi est aussi difficile Lionel

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