Des Emirats à Oman !

Si nous avions imaginé une seule seconde nous rendre un jour dans le grand désert de péninsule arabique ? Non, et il aura fallu que l’hiver s’en mêle pour que ce périple vers la lointaine prenne un tour (encore) plus oriental. Interdits d’Afghanistan, résignés par le Pakistan, bloqués par l’hiver dans les république d’Asie centrale, nous choisissons finalement d’explorer le sultanat d’Oman et un petite partie des Émirats arabes unis. Nous n’allons pas le regretter !

Après une inconfortable traversée nocturne du détroit d’Ormuz, nous débarquons mal réveillés dans le port de fret de Sharjah, sur la côte occidentale des «E.A.U», étrange acronyme d’Émirats Arabes Unis. Quand on sait qu’une bouteille d’eau coûte plus cher qu’un litre de pétrole, on saisit mieux… 7 émirats donc se partagent ce bout de terre en plein désert, entre la puissante Arabie Saoudite et Oman. D’emblée, le ton est donné : file d’attente féminine séparée de la file masculine prioritaire. Les hommes et les… hommes d’abord ! Ça change de l’Iran. Même culture, autre planète, celle de l’argent-roi. Sur une brochure, nous rions des explications données en cas d’accident de la route. Compensation pour un homme blessé : 200 $. Et pour une femme ? 100$. Si elles ont le droit de conduire. Nous rions d’un coup beaucoup moins. De toute façon, nous n’en n’avons pas vu ou si peu. Où sont-elles ?

img_6184

Mais ne vous effrayez pas. Ici pas d’appel à chasser les « infidèles », bien au contraire. Des plages privées fleuries de filles étrangères en bikini, des tours vitrées, opaques à chaque coin de rue où l’on retrouve toutes les grandes enseignes occidentales, des lodges sur pilotis en pleine mer et surtout une agglomération vorace, immense, tant sur le plancher des… chameaux que dans le ciel. Consommation d’eau par habitant : 280 000 L/an. Ce n’est qu’une moyenne. Dubaï, ou la folie douce ! Beaucoup trouvent cela plaisant et se laissent doucement endormir par le fast de la ville. Ici le pétrole achète tout, même la coupe du monde. Vous conviendrez d’ailleurs que le foot-business s’accommode fort bien des esprits les plus vaniteux. Dernier projet en cours : recouvrir une colline d’une enceinte réfrigérée et la recouvrir de neige. En plein désert. Nous n’avons jamais vu autant de pelouses aussi verdoyantes que sur les ronds-points de ce pays. Si ce n’est pas possible, l’argent tiré de la rente pétrolière le fera. Dubaï la bling-bling, attirant une foule considérable d’immigrés pakistanais, entretenus dans des conditions parfois proches de l’engagisme. C’est d’ailleurs les seuls à daigner nous adresser quelques mots. Pour ce premier soir, ce sont des soigneurs de chameaux qui nous abritent, tout à fait illégalement, dans un abri de jardin en nous conseillant de fuiter vers le désert quand la prière de l’aube retentira. Merci les gars !

img_6190

Fuir : ça, nous savons faire ! Dans le désert, c’est encore mieux. Nous effectuons exactement l’inverse du mouvement qui semble générale, c’est-à-dire s’agglutiner dans des villes sans âme. Nous retrouvons ces grands espaces vides que l’homme ne sait plus, ne veut plus appréhender. Pour peu que nous trouvions un peu de goudron, quelques litres d’eau et une piste pas trop sableuse, nous prenons la tangente et empruntons même les autoroutes pour nous perdre, nous fondre, nous noyer dans ces sables infinis. Nous osons le mot : putain, ce que c’est beau !

capturep_20181217_132553_1p_20181217_135438

Une puissance inouïe se dégage de ces horizons de vagues figées et qui pourtant, sous l’action du vent, se déplacent inexorablement. La religion du désert et tout un pan de la culture humaine sont nés de ces sables. C’est fort, c’est brut. Nous et nos 2 litres d’eau face au désert… Et pourtant, nous ne nous sentons pas menacés par sa loi mais plutôt abrités, rassurés, apaisés. Comme toujours, le désert semble nous dire : qu’importe vos téléphones, vos certificats d’assurance, vos connexions internet et vos règles car ici vous n’êtes plus rien que 2 litres d’eau. Une leçon de vie, encore une. On devrait tous vivre ça une fois dans une vie humaine, cela ferai réfléchir bien des moribonds. Nous campons ce soir au creux d’une immense dune dessinée par le souffle d’ouest et retrouvons Orion, serein dans le ciel pur.

p_20181218_091308

Nous apprenons à lire le langage des dunes, en fonction de leur orientation, en fonction des ondulations que crée le vent permanent. Traces de serpents, empreintes de chèvres, trous énigmatiques, le désert est toujours habité, nous ne sommes pas seuls. Heureusement, nous ne sommes qu’en décembre, il ne fait que 25 degrés pour noël ! L’été est un four. Les rares tentes de bédouins se cachent près des acacias, les seuls arbres qui poussent dans ce vide. Ils s’abreuvent de soleil. Piquant certes l’acacia mais son bois mort est un excellent combustible pour nos flambées du soir, dans les sables oranges avec nos acolytes les scorpions cachés sous les cailloux !

p_20181217_085108

Nous croisons les hommes dans de gros pick-up climatisés, les gardiens de chameaux de courses accompagnent leurs bêtes en quad. L’un deux nous gratifie d’un demi litre de jus de chamelle. Ça ressemble à du lait entier mais il faut avoir l’estomac plutôt averti. Un travailleur afghan s’étonne de notre présence sous un pont, c’est que l’ombre s’y trouve aussi. Preuve d’une grande ouverture, on ne refuse pas aux étrangers l’accès aux mosquées car elle dispose d’un trésor, l’eau. Nous y remplissons nos bouteilles dans le silence pendant que d’autres pratiquent les ablutions rituelles. Le cinquième jour, nous arrivons presque trop tôt à l’oasis-frontière d’Al-Ain et son fortin de terre serti de créneaux triangulaires. Au poste frontière, nous sommes refoulés car nous ne sommes pas arabes. Les étrangers sont poliment priés d’aller se faire enregistrer à vingt kilomètres, derrière la montagne. Finalement, les douaniers vont nous offrir le thé. Charmant !

img_6442

Encore une frontière, encore une fois nous voici clandestins ! Tout juste sortis des Émirats, nous déboulons dans un vaste décor désertique… Sans tampon sur nos passeports. Avons-nous loupé la case douane au passage ? Sommes-nous voyageurs illégaux désormais ? Qu’à cela ne tienne, nous installons la tente derrière une barre rocheuse, à l’abri des regards trop curieux. Le lendemain, comme tous les jours depuis quelques millions d’années, un radieux soleil nous attend. Nous entamons une partie de pédale jusqu’à un croisement où, surprise, la police nous attend. Que dire ? Faire demi-tour ? Pas de panique. En vérité, il s’agit du poste-frontière omanais qui va normaliser notre situation. Ouf, nous voilà enfin sur le droit chemin… Il n’empêche, il devient presque anodin, au cours de ce voyage, de sécher les douanes. Il ne faudrait pas que cela devienne une tradition…

img_6467

Aujourd’hui, une grande journée de vélo nous attend. Nous devons rejoindre Dhank à plus de cent kilomètres. Nous employons le verbe devoir car nous n’avons pas vraiment le choix : la prochaine supérette se situe à cette distance. S’agissant de l’eau, nous avons l’agréable surprise de constater que de nombreux distributeurs d’eau fraîche sont présents aux abords des mosquées. Un luxe en plein désert !

p_20181221_162246_1_1

On en prend plein les mirettes durant toute la journée, sous un soleil qui ne supporte aucun nuage mais avec une température qui demeure agréable. Nous gagnons enfin la ville, assez banale, et commence l’habituel scénario de fin de journée, à savoir : eau / ravito / réchaud. A chacun ses contraintes, mais nous les préférons de loin aux plus connues métro / boulot / dodo. Parce qu’elles nous ramènent à des priorités plus humaines. La quette de l’eau a ce quelque chose d’essentiel quand on sait que nous pouvons survivre que seulement 48 heures sans boire, surtout ici en marge du désert. Alors, s’évanouissent certaines préoccupations superflues de notre temps liées à internet ou autres amusements. Saint-Exupéry lui-même n’écrivait-il pas, échoué en plein désert libyen, que sa religion était celle des fontaines ?

img_6536

Nous dormons ce soir-là dans un vieux fort abandonné. Déballage de popote, lavage de frimousse, étendage du linge, bouclage de film et écriture du blog jusque tard dans la nuit. C’est que nous avons fait le choix de communiquer ce que nous vivons, sans en faire la promotion. La tente est souvent le studio de production de ce long périple.

Nous approchons maintenant la chaîne de montagne principale du pays. La plaque arabique s’érige littéralement comme une épine dorsale sur toute la longueur de la côte omanaise. Nous aurions pu nous faufiler par un col facile ou monter dans un bus mais vous nous connaissez… Nous n’avons pas pu résister à l’appel des hauteurs et prenons la route de la montagne. Nous bivouaquons souvent dans les vallons arborés et lieux de production des dattes. Au wadi Dam ( wadi = lit de rivière ), nous nous endormons dans le cadre champêtre des plantations de riz et d’oignons. Les maisons en pisé, les greniers à grains, les canaux d’irrigation, les costumes blancs des hommes du pays, les perruches qui s’envolent, l’appel à la prière du soir, nous sommes dans l’Orient que nous aimons.

img_6574p_20181224_124027

Le lendemain, nous faisons la rencontre de Mohammed, qui à peine sorti de la mosquée, nous invite à la maison pour manger. Il nous installe dans le salon des invités, les habitations omanaises du 21ème siècle ressemblant plutôt à de petits palaces qu’à la tente de bédouin effarouché. Nous faisons connaissance et l’homme, assez religieux et ouvert, nous instruit de quelques mots d’arabe pour nous faire comprendre de ses semblables. Les petites filles espiègles trépignent d’impatience de nous voir et ne peuvent s’empêcher de nous épier par les fenêtres. Quand elles débarquent enfin dans le salon, c’est une grande joie de serrer la main des invités. Nous repartons rassasiés avec un kilo de dattes fraîches. L’hospitalité désintéressée est aussi présente à Oman, même si l’est vain de comparer avec ce qu’elle est en Iran voisine.

img_6558

Noël sur le point (presque) culminant du pays, en voila une chouette idée ! Il va nous falloir de l’énergie pour grimper sur la crête venteuse du djebel Sham, à près de 3000 mètres d’altitude. C’est surtout la raideur des pentes qui permettent l’accès à ce sommet qui est purement déconcertante. Il faut bien le reconnaître, nous poussons plus le vélo que nous l’enfourchons réellement. La montagne est sèche et aride, quelques buissons épars. Pas d’ombre. Des chèvres sauvages nous reniflent à bonne distance. Les nombreuses voitures chargées de touristes occidentaux nous doublent dans la poussière. Derrière les vitres, nous devinons la surprise des occupants à la vue de l’inutilité de nos efforts. Pourquoi donc s’éreinter à pousser quand on peut se faire emmener ? Or, c’est précisément ce qui nous différencie du touriste ordinaire. Nous voyons la même chose mais nos efforts rendent la récompense plus intense que si nous avions utilisé une voiture. Question de point vue. Et quel point de vue ! Un superbe panorama s’ouvre sur les parois abruptes du wadi Gul, canyon d’une profondeur vertigineuse. Cela valait bien le coup de pousser nos montures tout la haut. Une magnifique voûte céleste s’offre à nous, cadeau de noël stellaire pour fêter notre arrivée au sommet.

p_20181225_075455img_6673p_20181225_124407p_20181225_131247p_20181225_171906_hdr

Jusqu’à la ville d’Al-Hamra, la descente est rapide. Il faut éviter les trous, les courbes serrées, la conduite hasardeuse des habitants et les cailloux saillants qui déchirent les pneus. Nous arrivons, complètement recouverts de poussière, sous les murs de la forteresse de Bahla. Un authentique château-fort à la mode orientale, restauré et entretenu avec grand soin. L’architecture, nécessairement militaire et défensive, se laisse aller à quelques rondeurs et autres fioritures qui n’échappent pas à nos yeux. Les murs sont recouverts de terre séchée et les créneaux montent encore la garde sur la vieille cour intérieure. Mosquée, citerne, réfectoire, prison, puits, tours robustes et pont levis, tout y est pour surprendre petits et grands, cyclistes ou pas.

img_6712

Plus loin, nous sommes emballés, le mot n’est pas trop fort, par la citadelle de Jabrin. Une vraie splendeur. On s’y perdrait. Passages souterrains, appartements des femmes, arcades brisées et balcons finement ciselés. C’est calme, c’est beau. Nous flânons de long moments dans les couloirs de la citadelle. On dirait presque que le château est encore habité. Les tapis recouvrent encore le sol des salons décorés. Une lumière naturelle envahit chaque pièce et le raffinement des ustensiles, la délicatesse des courbes intérieurs nous enveloppe dans l’univers enchanteur des milles et une nuit. Jabrin, citadelle noble, restera longtemps dans nos mémoires de voyageurs.

p_20181227_122746_1img_6724img_6744

Reprenons la route. Une météo toujours aussi favorable nous accompagne. Ce qu’il y a de génial à Oman, c’est la facilité avec laquelle nous campons, dans les zones désertiques le plus souvent. Vu le prix des hôtels, on ne va pas se gêner et nous campons sous les étoiles, parfois même à la lueur d’un feu de camp. En cherchant le bois mort, il faut pendre garde de ne pas réveiller un scorpion. La tranquillité des bivouacs est d’une grande importance, surtout après une journée de vélo. C’est un vendredi que nous entrons dans la jolie ville de Nizwa, célèbre pour son marché aux dattes, son château et sa foire aux bestiaux, encore très authentique.

img_6778img_6762img_6842img_6818img_6807

Nous y rencontrons, tout à fait par hasard, un écossais amoureux d’une thaïlandaise. Ils nous accueillent avec chaleur autour d’une bonne bière et nous gratifient d’une douche chaude, la première depuis longtemps. La spontanéité de leur accueil nous touche, autant que leur générosité. Notre hôte nous explique au passage comment il réussit à s’approvisionner en boissons alcoolisées de façon légale. Il doit acheter un permis pour les seuls expatriés, se rendre dans un débit de boissons officiel et respecter un certain quota annuel. On savoure d’autant plus ces bières qu’elles sont rares dans le pays, où l’islam ibadite y est religion d’état mais d’une grande tolérance. Il n’y a pas d’intégrisme à Oman et la personne du Sultan Quaboos est unanimement respectée.

img_6850

Nous avons rencontré Veronika et Andreas, cyclistes-voyageurs allemands comme nous. A quatre désormais, nous abordons une vaste étendue dunaire d’une beauté sans nom. Que dire de la majesté du spectacle qui se déploie devant nos yeux quand le soleil rouge enflamme tout le désert ? Les dunes, filles du vent tout puissant, sont d’une grâce indescriptible. De discrètes traces de pas trahissent la présence d’un fennec, ici un serpent s’est faufilé, là encore un lézard se cache. Le désert est plein de vie. Nous campons autour d’un petit feu et cette soirée dans les sables d’or de la région de Bidiya, loin de la ville et des hordes touristiques sera un beau moment. Nous échangeons autour de notre façon de concevoir le voyage. Ce soir-là, c’est peu dire que nous avons refait l’Orient ! Au petit matin, un brouillard impénétrable apporte le peu d’humidité nécessaire à la présence de la vie. Une heure plus tard, tout a disparu et le soleil reprend ses droits. Époustouflant !

img_6901img_6938

img_6948img_6941

Nous commençons à approcher l’océan car nous sentons que le vent change. Il vient maintenant de la mer toute proche. Les innombrables chameaux traversent la route avec nonchalance. Il n’y a que nous pour encore en rire, les omanais usant abondamment du klaxon devant le flegme de l’animal. A Sur, nous touchons les rivages de l’océan indien. Les dhow, boutres en bois élégantes, s’inclinent dans les sables de la marée basse. Nous avons le droit de visiter les chantiers de construction navale où les charpentiers de marine s’affairent autour du dernier bateau. Entourée de nombreuses tours de guet fortifiées, la ville portuaire ne manque pas de charme et fut le repère jadis d’un certain Sindbad-le-marin, fameux corsaire arabe.

img_6983

Nous arrivons maintenant au terme de ce voyage en Arabie « heureuse », comme l’appelait les explorateurs du 19ème siècle. Nous remontons la côte en direction de Mascate par une jolie route entre montagnes arides et criques cachées. La vieille ville de Mascate est aussi le siège du sultanat. Les vieux forts blancs y apparaissent comme flambants neufs. Des pelouses impeccables s’alignent sur les plages. Tellement impeccables que nous décidons d’y planter une dernière fois la tente. Erreur ! Nous avions oublié l’arrosage automatique… A trois heures du matin, nous sommes réveillés en sursaut par une averse venue du sol et c’est trempés mouillés que nous irons finir la nuit dans le sable.

img_7027img_7016

Un marchand de vélo nous donne des cartons pour emballer les vélos et c’est avec un drôle de chargement que nous prenons la route de l’aéroport, direction l’Inde et sa culture extraordinaire. Personne ne nous reprochera de prendre l’avion afin d’éviter la traversée de l’Afghanistan. Le Pakistan parait plus jouable mais il semble que nous devons faire notre visa dans notre pays d’origine. De plus, il faut être accompagné par la police durant une grande partie de la traversée du pays. Pas vraiment notre genre… Nous préférons voler vers l’Inde. L’aventure continue…

img_7102

« Qui sème le vent récolte la tempête »

Proverbe arabe.

Une réflexion sur “Des Emirats à Oman !

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s